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L’art urbain selon la ville de Tournai : street art et graffiti sous contrôle

Pour "lutter "contre le "tag vandale", Tournai place sept panneaux dans sept endroits de la ville. De quoi s'interroger sur la liberté d'expression d'un art pas toujours bien compris.

Pour « lutter » contre le « tag vandale », Tournai place des panneaux dans différents endroits de la ville. De quoi s’interroger sur la liberté d’expression d’un art pas toujours bien compris.

Dimanche 22 octobre, les instances dirigeantes de ce bourg belge frontalier proche de Lille, avaient tout prévu pour les artistes urbains locaux. Sept bâches, établies aux quatre coins de la commune de Tournai – du jardin de l’Hôtel de Ville au Skate Parc et de la Maison de la Culture au quartier de la Gare – sur lesquelles les graffeurs pouvaient laisser libre cours à leur imagination. Un privilège accordé par la municipalité, de 10h à 16h, qui devait contenter les artistes compulsifs tout en contenant leur envie de gribouiller sur les murs. Les monuments inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO sont ainsi préservés et la culture urbaine a toujours droit de cité. De quoi satisfaire tout le monde. Vraiment ?

plan panneaux
Emplacements des sept panneaux prévus spécialement pour les artistes. Ne vous méprenez pas, Tournai n’est pas contre le graffiti, elle souhaite « juste » des lieux précis pour cette pratique…

Ces bâches, moins grandes que des panneaux publicitaires, sont l’anti-tapis rouges que les détenteurs de l’ordre public font mine de dérouler à l’art urbain.

Ils assurent apprécier ses effusions de couleurs dans la grisaille de l’architecture gothique des édifices et cependant ils le cantonnent à des sites prédéfinis. Ils se gargarisent de la diversité que véhicule l’art de rue et pourtant ne jugent pas bon d’inscrire l’événement dans les colonnes du programme local. Pis, ils se placent en garants de l’esthétique en décidant arbitrairement, selon leurs goûts personnels et leurs aprioris, ce qui mérite d’orner les alentours tournaisiens ou non.

«Les artistes tagueurs pourront s’adonner à foison à leur art, pas les autres», affirmait d’ailleurs l’échevin de la Culture Tarik Bouziane au site Sudinfo, quelques jours avant le lancement de l’opération «bâches». Ajoutant : «J’entends par là ceux qui s’amusent à détériorer les bâtiments publics et privés et qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’est l’art ».

Mais qui sont donc ces parias ? La définition énoncée est vaste et prête à confusion puisqu’elle ne semble pas seulement viser les inscriptions vandales et sans intérêts créatifs. Les œuvres, aux sujets ne répondant pas aux attentes des autorités, pourraient également faire partie du lot, écartées du regard car non-approuvées. Beaucoup d’artistes urbains aujourd’hui reconnus ont commencé dans l’illégalité, investissant des supports défendus sans jamais les dégrader. De Banksy à Kashink, des pochoirs de C215 aux mosaïques d’Invader, aucun n’a débuté sur des lieux définis. Et tous ces virtuoses auraient sans doute risqué l’amende plutôt que de se voir imposer l’éphémérité sur un bout de plastique apathique.

D’autre part, penser que les artistes urbains, quels qu’ils soient, ne savent pas faire la différence entre un mur à investir ou non, au point de devoir leur désigner un lieu d’expression, s’avère discriminant. Un artiste urbain n’est pas plus bête qu’un sculpteur ou un performeur et ne se permettrait pas de toucher à un monument historique par respect pour la mémoire. On pourrait penser que leur donner des panneaux blancs relève d’une méfiance injustifiée des pouvoirs publics à l’égard de cet art, contemporain et fédérateur.

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Bault, sur les toits de Nîmes

L’intention de conserver intacts certains lieux afin d’importer cet art dans des enceintes inédites est plus que louable. Nombre d’artistes s’y sont déjà adonnés de leur plein grès, notamment Astro qui a mis au point la technique du cellograff (graffer sur de la cellophane, un film fin et transparent). Mais cela résulte d’un choix qui leur est propre, non d’une contrainte imposée par une municipalité sous prétexte que l’art urbain doit se faire discret. Or, réduisez le choix et le champ d’action de l’art et vous réduirez de même son inventivité.

En décrétant où et comment l’art urbain doit exister dans la ville, monsieur Tarik Bouziane mais aussi Ludivine Dedonder, présidente de l’association «Tourisme et Culture» et Jean-Pierre Winberg, membre du Conseil d’administration de Tourisme et Culture, à l’origine du projet, ont soulevé une problématique cruciale et redondante. Le street art, le graffiti sont-ils un genre qui peut se contraindre, s’obliger à se cacher ou à se bâcher pour être accepté ? L’art de rue est-il toujours l’art de rue lorsqu’il vit hors des infrastructures urbaines ? Les panneaux blancs défigurent plus le paysage que n’importe quelle fresque s’affichant sur un mur initialement triste et désolé.

Des bâches comme des étendards d’une foi simulée en l’art urbain. La pratique sans la croyance, en somme. On peut comprendre l’idée mais également le débat que cela peut susciter.◊

Clotilde Gaillard pour Streep

 

 

 

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