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Où en est la scène urbaine en Thaïlande : avancée ou répression des libertés ?

En Asie du sud-est, Street art et graffiti rime encore avec acte illégal

Quand Street art et graffiti rime avec acte illégal

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Headache Stencil souhaite donner des maux de tête aux militaires. Ici le chef de la junte, le général Prayut Chan-O-Cha ©Streep

La Thaïlande, pays de tous les fantasmes. Chaleur, bruit, beauté des temples, plaisir de la nourriture mais aussi violences, atteinte aux libertés fondamentales. S’exprimer dans la rue expose à la prison. Pourtant, des artistes locaux continent de prendre ce risque, afin de contester leur gouvernement, d’afficher leur façon de penser.

Rencontre avec la franco-laotienne Alisa Phommahaxay*, Diplômée de la Sorbonne en art plastique et histoire de l’art, commissaire d’exposition et auteure de l’ouvrage Bangkok Street art aux éditions Opus Délits.

 La Thaïlande est politiquement instable. Combien a t-elle connu de changements politiques ?

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En 2018, un magnat de l’immobilier tue une panthère noire, il sera simplement condamné à une amende. Les streets artistes peignent alors des panthères partout dans la ville. Ici sur un hôpital vétérinaire. ©Streep

La Thaïlande a connu plus d’une dizaine de coups d’état depuis 1932, et autant de constitutions. Le dernier date de 2014 où les chemises jaunes** (pro militaires et monarchistes, l’élite financière de la capitale) font face aux chemises rouges (lié à la campagne, au «petits peuples», souvent des jeunes). La junte militaire, proche des jaunes, sous couvert de mettre de l’ordre et de protéger la population prend alors le pouvoir (après 6 mois de blocage) et n’a depuis de cesse de promettre des élections «libres». Fin mars 2019, cinq ans après leur prise de pouvoir, les élections ont eu lieu, mais c’est en réalité une manoeuvre pour assoir et «légitimer» leur pouvoir.

NDLR : Une revendication liée au pouvoir d’achat, le gouvernement de Yingluck Shinawatra ne parvient plus à tenir sa parole sur la production de riz. Il avait été élu, massivement soutenu par les régions rurales, car il s’était engagé à ne pas la payer sur pied et à un cours minimum. Mais il ne parvient plus à tenir sa promesse, entrainant la colère des classes moyennes urbaines, les chemises jaunes.

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Page de gauche : Kom, Benzilla. page de droite : Jace & Mue Bon ©Streep

Quel en est l’impact sur l’art urbain ?

Il existe des épisodes notoires de «rebellions» de la part des artistes et des street artistes en particulier.

L’artiste Headache Stencil dénonce de manière frontale le pouvoir en place, en mettant en scène les absurdités de la junte. Les médias l’appellent le «Banksy thaï» car il utilise le pochoir, souvent à des fins politiques.

Cette comparaison est cependant un peu réductrice. Il a décidé de défier la junte militaire avec son art, à qui il veut «donner des maux de tête». Il donne même des cours d’art politique dans les campagnes, à quiconque souhaitant s’initier à l’art contestataire et aurait soif de liberté.

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L’art de l’engagement par l’artiste Headache Stencil ©Streep

Il s’agit d’un des artistes les plus revendicateurs, avec Mue Bon. En 2019, il est toujours difficile de créer de façon tout à fait libre, la censure et la répression sont encore très présentes. Malgré tout, les artistes la contournent de façon subtile en risquant «gros» .

NDLR : Mue Bon signifie ‘l’inactivité de la main’ en thaïlandais.

Ces contestataires doivent agir à visage couvert, ils sont méfiants ?

En février 2018, la puissante Bangkok City City Gallery (l’équivalent de la galerie Perrotin) propose une exposition avec la crème des artistes urbains thais : Alex Face, Mue Bon, AMP, Gong et aussi des occidentaux comme Jace et Mau Mau). Étonnement, Mue Bon n’est pas du vernissage. Ce soir là, il a une retransmission en direct d’une galerie éphémère en dehors de Bangkok, où il travaille avec les villageois et surtout les enfants pour les initier à l’art. Loin de l’élite culturelle de la capitale.

Quelques jours plus tard, je me rends, curieuse, sur le lieu de son travail et quelqu’un se présente à moi. Je pensais qu’il s’agissait donc de Mue Bon, dont je ne connaissais pas le visage. Or absolument pas ! Ce n’est qu’après un long moment, que le vrai Mue Bon viendra me saluer! Il était en train de me «tester» pour savoir ce que je lui voulais.

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Mue Bon et son crâne aux oreilles de Mickey, également le signe Peace ©Streep

Kashink signe l’avant-propos de votre livre Bangkok Street art, pourquoi elle ? Une rencontre particulière pour vous ?

J’ai rencontré Kashink lors de l’évocation d’un projet en Asie (Laos et Thaïlande) en 2017. Je voulais l’intégrer au festival d’art urbain Bukruk de Bangkok, malheureusement cette année là, le festival n’a pas pu avoir lieu. Plus tard, j’ai présenté une vidéo de Kashink, lors d’une exposition dont j’étais une des co-commissaires avec pour thème la non-binarité. Nous partageons des engagements communs (féminisme, droits lgbt, activisme etc). En novembre 2018, Kashink est invitée par l’ambassade de France en Thaïlande, à peindre à Bangkok pendant 3 semaines, c’est la première fois qu’elle y allait. C’est tout naturellement, que je me suis tournée vers elle pour l’avant-propos, qu’elle a accepté avec joie, avant même l’accord d’un éditeur ! Je voulais un regard neuf sur le pays et aussi une artiste femme.

Pourquoi s’intéresser particulièrement à Bangkok ?

Le titre de mon livre Bangkok Street art est un concept qui s’inscrit dans une collection que j’espère publier, sur toute les capitales asiatiques. Toutefois, le titre complet est ‘Bangkok Street Art : Regard sur la scène urbaine Thaïlandaise’. A terme, je souhaite publier une anthologie sur l’art urbain asiatique. Pour cet ouvrage, j’ai été à Bangkok plusieurs fois et une fois à Chiang Mai.( au nord du pays).

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Headache ©Streep

On voit depuis quelques années des festivals qui émergent en Asie.

Oui, les festivals asiatiques montrent une scène émergente et qui n’a pas à rougir de ses homologues occidentaux. Il y a un réel échange. A présent, il serait bon d’inviter les artistes asiatiques par chez nous afin d’y croiser les regards. Le festival Peinture Fraîche de Lyon l’a bien compris en faisant venir Alex Face (Thaïlande) et Satr (artiste chinoise) dans sa ville.

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Page de gauche : Mau Mau, Alex Face & Mue Bon, page de droite : Yak ©Streep

Que voulez-vous que les gens retiennent de Bangkok Street art ?

Bangkok a une scène urbaine colorée, vivante, avec des influences du folklore local et du bouddhisme. J’aimerai aussi que l’on n’oublie pas le courage dont les artistes ont besoin pour créer sous un régime militaire.

Il faut garder à l’esprit le poids de la monarchie qui pèse sur eux, et cette censure d’état encore très appliquée. ◊

Bangkok Street art
Regard sur la scène urbaine Thaïlandaise
Alisa phommahaxay
Collection Opus délits
13,50 euros

*Diplômée de la Sorbonne, en art plastique et histoire de l’art, Alisa Phommahaxay part à Londres pendant 5 ans, où elle exerce en tant que curatrice dans divers endroits (XOYO, Gimpel Fils) puis en freelance.De retour à Paris en 2015, elle continue son activité de curatrice (Alisa Gallery, Art42 etc) et développe une activité d’attachée de presse auprès de galeries d’art et de particuliers (Galerie Art&Craft, Ségolène Brossette Galerie, Galerie Hors-Champs…). Depuis quelques années, elle séjourne régulièrement en Asie du Sud-est. Un temps professeure d’histoire de l’art au National Institute of Fine Arts de Vientiane au Laos, elle organise également des expositions au Laos, en Birmanie ainsi qu’en Thaïlande. Actuellement commissaire d’exposition à travers le monde, ses expositions de photographie et d’art urbain ont pour dénominateur commun l’activisme.

*Les chemises jaunes sont des militants conservateurs ultraroyalistes, classes aisées de Bangkok et du Sud thaïlandais. Les chemises rouges est un mouvement de contestation populaire du nord et nord-est de la Thaïlande.

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