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Le numérique, l’avenir du street art ?

En 50 ans d'existence, le street art n'a pas pris une ride. Il n'a même jamais cessé de se réinventer. La frontière entre arts urbains et numériques s'estompe de plus en plus. A long terme, cette porosité mettra-t-elle le street art à l'amende ?

En 50 ans d’existence – au bas mot, si l’on ne remonte pas jusqu’aux origines du muralisme et aux grottes de Lascaux –, le street art n’a pas pris une ride. Il n’a même jamais cessé de se réinventer. La frontière entre arts urbains et numériques s’estompe de plus en plus. A long terme, cette porosité mettra-t-elle le street art à l’amende ?

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EP7, Paris 13 ©EP7

 

Un nouveau venu dans le milieu culturel urbain a fait son apparition au pied de la BNF, dans le 13e arrondissement de Paris. Inauguré aux alentours de la bien-nommée Place Jean-Michel Basquiat le 23 février dernier, l’EP7 est un lieu hybride où se mêlent les disciplines et expérimentations artistiques. On y croise un restaurant privilégiant la cuisine novatrice, un club déversant un flot de musique empirique et une flopée d’activités plutôt atypiques. Mais c’est avant tout sa façade de 133 m2 qui intrigue. Composée de douze écrans, elle possède un dispositif numérique de 1 330 000 leds permettant d’afficher photos, vidéos et gifs créatifs. De l’art de rue nouvelle génération, en somme.

C’est justement cette particularité qui nous a amenés à nous interroger : le digital serait-il en passe de remplacer le street art sur son propre terrain, à savoir les murs de la ville. Verra-t-on un jour disparaître les fresques au profil de fantaisies virtuelles? Les virus d’Invader remplacés par les virus informatiques ?

Naissance d’une contre-culture ou alliance contre-nature ?

Il faut dire que le phénomène semble en marche depuis quelques temps, le numérique s’insinuant de plus en plus régulièrement dans le processus artistique. Depuis les années 2000 en fait. Pour cause : le street art fut pionnier (bien avant l’art contemporain) d’une coopération avec internet, séduit par sa dimension gratuite et son accessibilité au plus grand nombre. Une universalité qui se retrouve dans l’ADN même du genre. Art du détournement par excellence, le street art aime jouer avec les codes et les aspects de notre quotidien, il était donc normal que le digital y passe aussi. Et ce n’est pas le berlinois Aram Bartholl, trublion s’amusant à matérialiser le monde des bits dans l’espace public, qui dira le contraire. Sans oublier que le numérique permet également de conserver une trace de ce travail éphémère.

Autant d’idées que confirme le graffeur londonien INSA, créateur de fresques déployant toute leur amplitude grâce à la technologie du GIF, au blog The Creators Project : «Le graffiti était une forme artistique libre dont tout le monde pouvait profiter avant qu’il ne devienne un bien de consommation, vendu au plus offrant. Mais mes oeuvres ne peuvent être accrochées au mur d’une galerie. Une fois téléchargées, elles sont libres de voyager et d’être vues par beaucoup de gens grâce au web.»

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©Insa Gifiti

Ainsi, les «gif-itis» de  l’artiste italien Blu, les projections animalières de l’artiste urbain français Julien Nonnon ou encore les «Street Ghosts» («fantômes urbains») de l’italien Paolo Cirio n’auraient sûrement pas eu la même résonance sans la rapidité d’échange et de visibilité engendrée par les réseaux de la plaNet. «Mon projet est devenu populaire et provocant, non parce que j’ai mis ces images dans les rues, où on les remarque à peine, mais parce que les images des interventions publiques ont été repostées online», a d’ailleurs admis le virtuose et hacker italien.

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Julien Nonnon, SAFARI URBAIN – HK ZOODIAC SERIES ©Julien Nonnon

Des moyens colossaux pour des réalisations de plus en plus conceptuelles

De plus, faire intervenir une dose de digital dans le street art en a ouvert le champ des possibilités créatives. le français Golan Levin et le berlinois Sweza ont de cette façon designé des œuvres QR Codes, lisibles grâce à une application téléchargeable sur smartphone. Les hologrammes se développent petit à petit, les Laser Tags mis au point par le Graffiti Research Lab se perfectionnent. Tandis que le GraffWall (logiciel concrétisant un mur virtuel sur lequel on peut graffer) devient l’activité incontournable de tous les événements street art – on se souvient en avoir par exemple testé un lors du Black Supermarket en janvier 2017.

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Black Supermarket, Paris 2017 ©Clotilde Gaillard

Préserver le mobilier urbain, trouver de nouveaux lieux à investir ou essayer des techniques insolites afin d’imaginer une esthétique inédite, tels sont également les desseins du «Water Light Graffiti» mis au point par l’artiste français Antonin Fourneau. L’homme utilise la peinture à l’eau pour illuminer par contact des milliers de leds. Tout comme les «Throwies» de l’américain Evan Roth, loupiotes doublées d’aimants qui se jettent et se collent sur n’importe quel support. Sur un principe un peu similaire, le LSD du français Benjamin Gaulon – rien à voir avec la drogue, il s’agit là d’un acronyme pour «Light to Sound Device» – prend la forme d’un grillon électronique à plaquer sur les écrans publicitaires, transformant la lumière et le son de ceux-ci en symphonie dissonante. Écoutez plutôt…

LSD de Benjamin Gaulon

La réalité augmentée, démocratisée par le jeu Pokemon Go – un jeu vidéo mobile basé sur la localisation massivement multijoueur utilisant la réalité augmentée – , a elle aussi son emploi street artistique. A Miami, dans le quartier de Wynwood, on peut ainsi se balader tablette en main dans le but de découvrir les fresques qui s’étalaient autrefois sur les immeubles. Des œuvres disparues qui ne sont à présent pleinement appréciables que grâce à la numérisation. A l’image du «Dead Drops» de l’artiste allemand Aram Bartholl, consistant en un circuit de peer to peer, soit un partage de fichiers s’effectuant par le biais de clés USB cimentées dans les murs. Chacun peut alors déposer ou télécharger du contenu anonymement en vue d’alimenter cette œuvre ludique et participative.

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©Ophélia Noor

Cette solubilité du street art dans le numérique a donc ses avantages. Mais il ne faudrait pas négliger ses inconvénients. Inventer des procédés couplant l’art et la matière binaire pousse les street artistes à se faire tout à la fois créateurs et ingénieurs. Et demande bien souvent des moyens considérables ou trop complexes qui, faute d’être applicables dans l’espace public, peuvent parfois exclure l’art urbain digital de son territoire initial : la rue.

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Les Street Ghosts de Paolo Cirio ©Paolo Cirio

Bref, poser la question « Est ce que le digital finira par prendre la place de nos fresques murales ? » c’est un peu comme réactiver le débat sur les tablettes de lecture et la mort du livre papier : l’un n’est pas le fossoyeur de l’autre mais son évolution naturelle. S’adaptant aux nouvelles technologies, le street art tel que nous le connaissons (et l’aimons), celui qui sent la peinture fraîche et la sueur du graffeur, n’est pas prêt de disparaître. Au contraire, il expérimente une expansion sous d’autres formes pour mieux survivre aux changements de la société. Et ainsi perdurer encore de nombreuses années sur les façades de nos cités. ◊

Clotilde Gaillard pour Streep

 

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