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Par une installation XXL, Shuck One rappelle l’Histoire oubliée

Le 20 mai 1802, Napoléon Bonaparte rétablit l'esclavagisme en Guadeloupe. Shuck One, par un projet d’envergure, revient sur cet épisode qui a forgé l’identité du pays

1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen est votée en France. L’article premier condamne l’esclavagisme. Pourtant le 20 mai 1802, Napoléon Bonaparte le rétablit en Guadeloupe, en même temps que la traite. Shuck One, par un projet d’envergure, revient sur cet épisode qui a forgé l’identité du pays, oublié des manuels scolaires.

3450-1682978565-1547466641492.jpgNous rencontrons l’artiste urbain Shuck One dans un de ses cafés parisiens habituels. Paris a froid, les passants s’emmitouflent dans leur manteau, le ciel est bas, comme s’il allait neiger. L’artiste nous tend un vinyle, symbole matériel de son installation permanente réalisée en Guadeloupe pour le Mémorial ACTe.

Dans cet espace régional dédié à la mémoire et inauguré par le Président François Hollande en mai 2015 à Pointe-à-Pitre, sa ville natale, Shuck One expose une composition en volume à base de collages, dessins et sculptures. Elle retrace la résistance du peuple contre l’esclavage, sur une ancienne carte de la Guadeloupe.

C’est dire s’il aura fallu attendre avant que le brouillard se dissipe sur cette triste tranche de vie. En effet, entre le 21 octobre 1801 et le 28 mai 1802, la Guadeloupe s’insurge contre le rétablissement de l’esclavage et la traite imposés militairement et illégalement par le général Richepanse (1770-1802), envoyé de métropole par l’Empereur Bonaparte (1769-1821). Le peuple refuse de se laisser asservir, mais l’arrêté du 16 juillet 1802 est sans appel, l’esclavage est rétabli.

«Il faut bien comprendre que la Déclaration des Droits de l’Homme venait d’être signée ! Comment nous aurions-nous pu accepter ce recul ? C’est une période très obscure de notre histoire, que l’on ne trouve pas encore sur nos manuels scolaires. Il fallait en parler, montrer que grâce à ce combat, nos générations s’expriment librement.» Shuck One

Un combat qui pousse l’artiste à créer ce projet «d’œuvre de transmission pour la collection permanente du Mémorial ACTe, appelé L’Histoire en marche.» Le site internet qui lui est dédié porte le nom de Vivre Libre ou mourir. «Un hommage au cri du colonel Louis Delgrès, chef de la résistance, prononcé contre les troupes du général Richepanse, le 28 mai 1802, avant de se donner la mort, à 35 ans.»

Delgrès et ses 300 compagnons, se voyant perdus, préfèrent se suicider à l’explosif dans leur refuge de l’Habitation Danglemont à Matouba. «Les insurgés, de plus en plus encerclés, se sont retrouvés dans ce refuge. Ils savaient que c’était la fin. Alors plutôt que de se rendre, ils ont créé une poudrière afin de disparaître en toute dignité.»

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Il faudra attendre mai 1848 pour que soit proclamée l’abolition de l’esclavage par le gouverneur du pays, une émancipation qui concerne plus de 87 000 personnes.

«L’Histoire en marche retrace l’épopée guadeloupéenne contre le rétablissement de l’esclavage. Une installation en volume, sonore et visuelle. Je montre toutes les abominations de cette période en retraçant la topographie de cette bataille, cartographie à l’appui. Je prends aussi possession du sol, où j’ai disposé des corps, des restes de cette bataille violente.»

Une installation artistique forte et nécessaire qui s’accompagne d’un environnement sonore créé par le compositeur parisien Maxime Lenik. Une musique comme un écho à ces souffrances. L’œuvre musicale, appelée Mémorial ACTe I & II , a été enregistrée en 2018 sur un vinyle connecté, où l’on retrouve la voix du footballeur guadeloupéen Lilian Thuram (né en 1972 à Pointe-à-Pitre) des débats avec des politologues, historiens et universitaires. De quoi garder une trace écrite de ces faits, d’apaiser les âmes aussi.

«J’aimerais que le spectateur s’imprègne de cette histoire, de son contexte. Je souhaite ensuite que l’œuvre mute, que cette installation voyage. C’est dingue de se dire que malgré cette oppression, le peuple n’a jamais cherché la vengeance, juste la défense. Il a tellement fait pour le respect des Droits de l’Homme. Il faut donc que ce projet s’exporte.»

Shuck One intervient dans les milieux scolaires, transmet l’Histoire comme un médiateur. «Beaucoup de jeunes n’ont pas connaissance de ces faits. Ils ont besoin de savoir qui ils sont. C’est un partage de connaissances mais aussi de technologie et de son puisque le vinyle peut se lire sur les portables.»

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Une installation aux multiples possibilités qui devrait être présentée ailleurs. «Il faut que l’art soit vecteur de transmission. L’apaisement des choses se fera au moyen d’un partage.» Une dignité retrouvée ? Du moins, la circulation d’une information facteur de racines humaines, longtemps tue.

«N’oublions pas qu’à l’heure où nous célébrons les 70 ans de la Déclaration des Droits de L’Homme, entre octobre 1801 et Mai 1802, des hommes et des femmes se sont battus pour nous permettre de nous exprimer.»

Shuck One finit son café, se lève, pensif. Son regard est loin, habité d’une volonté sourde de transmission. L’énergie palpable de sa détermination trouvera forcément un écho, véritable besoin universel contre l’oubli. ◊

Vivre Libre ou Mourir
Shuck One,
Memorial ACTe
Darboussier, rue Raspail
Pointe-à-Pitre
97110 Guadeloupe

http://memorial-acte.fr/
vivrelibreoumourir.fr
www.esclavage-memoire.com
www.cnmhe.fr
http://shuckone.com

1 comment on “Par une installation XXL, Shuck One rappelle l’Histoire oubliée

  1. Extraordinaire !

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